J’avais tout juste dix huit ans lorsque je suis arrivé, il y a dix-huit ans, en France. 2015 marque justement l’année où j’aurai passé plus de la moitié de ma vie en France. Cela fait dix ans que je travaille et paie mes impôts ici, six ans que je vote. Je n’ai d’ailleurs jamais voté ailleurs qu’en France. Je pourrais m’attarder plus longtemps sur mon parcours personnel, parler de maîtrise de la langue, de partage de références culturelles, mais ce ne serait qu’entrer à mon tour dans cette mécanique absurde dans laquelle certains pensent pouvoir prouver qu’ils sont plus français que d’autres. Non, mon parcours personnel n’est pas le sujet. Il explique simplement pourquoi aujourd’hui, en tant que binational, je me sens visé par vos propos et vos actes.

On aurait pu se réjouir si vos propos avait été suivi d’actes, pour tant de promesses oubliées, de rendez vous ratés. Tenez par exemple la PMA, qui devait faire l’objet d’un examen lors de la fameuse loi famille, et que vous avez enterré, et avec en même temps les espoirs de couples lesbiens qui n’ont plus l’âge d’attendre celui ou celle qui aura plus de courage pour mener jusqu’au bout les réformes espérées.

Aujourd’hui pourtant, vous avez décidé de ne pas reculer, malgré les réserves du Conseil d’Etat. Ne pas reculer, mais pour appliquer quoi ? La déchéance de nationalité pour le binationaux qui commettrait des actes portant atteinte à la nation. Est-ce vraiment la mesure emblématique qui mérite votre regain de courage ? Est-ce que vous croyez sincèrement en sa pertinence ? Vous vous imaginez les kamikazes du 13 Novembre renoncer à leurs actes de peur de ne plus avoir accès aux indemnités chômage ou à la sécurité sociale à cause d’un arrêté de reconduite à la frontière ? Si c’est le cas, autant vous prévenir que non… Et ce n’est pas la peine non plus de rétablir la peine de mort !

Oh oui, je sais, c’est trop facile de caricaturer comme ça… mais je n’ose pas croire que c’est une mesure que vous défendez si ardemment à cause de son côté symbolique. Non, pas vous. Parce que c’est quoi la symbolique de cette mesure ? C’est celle d’instituer qu’il y a deux types de français ? Ceux qui sont purs, et ceux qui ne le sont pas ? Ceux qui ne défendent et ne jurent que par la France et ceux qui seront toujours entachés d’une suspicion de collusion avec un autre pays, d’une fidélité plus forte à d’autres origines… N’est-ce pas contraire à l’esprit même du premier article du préambule de la Constitution, vous savez : "Les Hommes naissent et demeurent…" ? Vous connaissez la suite, je n’en doute pas, mais avez tant fait mine de l’oublier, en particulier ces dernières semaines.

La symbolique ne s’arrête malheureusement pas là. Elle laisse croire que l’ennemi ne vient que de l’étranger. Qu’il est un Autre qui attaque sur un coup de tête, nous dédouanant de toute responsabilité et même de toute relation avec celui qui a commis les actes. Cette symbolique, c’est celle de la Fée Carabosse détruisant le palais de beurre frais de nous autres gentilles Dames Tartine. C’est une histoire qu’on raconte aux enfants, pas aux adultes, pas aux Français.

C’est une histoire qui rejette la faute à l’autre pays, alors que vous serrez toujours la main à son dirigeant. D’ailleurs que ferait l’autre pays, du terroriste binational dont la France souhaitera se débarrasser ? Pourquoi en voudrait-il lui ? Tiens, prenez moi par exemple : en quoi le Liban pourrait-il être plus responsable de mes actes aujourd’hui que la France où je vis depuis plus la moitié de ma vie. Votre histoire, elle est à dormir debout. Elle est même à ne pas dormir du tout. Il y a deux jours, je me suis réveillé en pleine nuit ; j’avais rêvé que j’hurlais au Président de la République, qui passait en scooter : "L’Etat d’urgence c’est Nul ! Nous voulons conserver nos droits !"

Je vous en prie, arrêtez donc de raconter des histoires aux Français. Les autres le font tant déjà, et avec plus de succès que vous. Arrêtez d’aller chercher les électeurs du Front National en créant des mesures, et pensez plutôt à ceux qui ont voté pour vous. A force d’aller les chercher, la droite et la gauche se sont toutes deux retrouvées dans le terrain de l’extrême droite. Arrêtez de croire que vous êtes élus par les sondages plutôt que par le vote. Vous aviez un programme, des promesses : il vous reste à peine plus d’un an pour nous convaincre qu’on n’a pas voté pour rien.